Une génération abandonnée : les observations d'APT
Dans cet article, Rahman Jalil, de l’organisation Afghans for Progressive Thinking (APT), revient sur les cinq années qui se sont passé depuis la prise de pouvoir des talibans en Afghanistan, en s’appuyant sur son travail de terrain auprès des jeunes Afghans et sur les points de vue que ceux-ci ont exprimés à travers des enquêtes, des notes d’orientation et des initiatives de plaidoyer. À travers quatre dimensions interdépendantes – l’éducation, l’emploi, la participation civique et l’engagement international –, cet article examine comment une génération a été confrontée à une exclusion et à un abandon croissants, tout en soulignant la nécessité urgente de reconnaître les jeunes Afghans non seulement comme des bénéficiaires de l’action internationale, mais aussi comme des acteurs clés dans la construction de l’avenir de l’Afghanistan.
« Pour moi, cet article revêt un caractère profondément personnel, car je me souviens encore de ce moment où je me tenais à Kaboul, le 15 août 2021, alors que le silence de la ville en disait long sur tout ce qui était en train de disparaître. Depuis ce jour, à travers mon travail au sein de l’organisation Afghans for Progressive Thinking (APT), j’ai écouté des jeunes Afghans décrire comment ce silence s’était infiltré dans leurs vies. À travers cet article, je relie mes souvenirs aux voix de millions de jeunes hommes et femmes afin que le monde puisse prendre conscience de leur réalité quotidienne. »
Rahman Jalil
Cinq ans d’abandon : l’avenir perdu de l’Afghanistan
Pour le monde, la tragédie qui frappe l’Afghanistan constitue un danger stratégique, car une nation oubliée devient un espace vide, où les décisions sont prises par une poignée d’individus et où personne ne peut influencer son destin. Et comme l’Histoire nous le rappelle, les espaces vides ne restent pas vides. Ils attirent des troubles qui, tôt ou tard, déborderont des frontières.
Le 15 août 2021, les rues de Kaboul, en Afghanistan, étaient silencieuses, comme si tout le monde savait qu’il assistait à une succession d’événements qui risquaient de les hanter pendant très longtemps. J’étais dehors ce jour-là ; il était 11 h 30 du matin. Tous les marchés et magasins avaient fermé, non pas à cause de l’heure, mais par peur. Nous avions tous assisté à la chute d’autres provinces au cours des semaines précédentes, mais ce jour-là, alors que les talibans étaient aux portes de Kaboul, j’ai senti pour la première fois à quel point le poids d’un espoir fragile, l’encre des promesses inscrites dans les accords de paix, les rires des jeunes filles dans les rues et les rêves des jeunes hommes qui croyaient que leur voix pouvait compter, s’effondraient sous le poids de la réalité.
Ce qui s’est passé depuis ce jour-là pourrait se résumer ainsi : l’abandon d’une génération qui représentait l’avenir même de son pays. Pour expliquer ce paradoxe, je mettrai en avant quatre axes à travers lesquels, même après cinq ans, les conséquences restent visibles. En tant que responsable de programme au sein de l’organisation Afghans for Progressive Thinking (APT), j’ai passé ces dernières années à travailler en étroite collaboration avec la jeunesse afghane. Grâce à nos initiatives, nous avons amplifié la voix des jeunes et les avons impliqués dans des actions de plaidoyer, tout en faisant progresser l’éducation et en créant des opportunités d’apprentissage à travers le pays. Nous leur offrons également des plateformes où ils peuvent se réunir pour partager leurs points de vue et élaborer des notes d’orientation qui reflètent leurs préoccupations urgentes.
Ainsi, le cadre de réflexion présenté ici ne repose pas uniquement sur mes observations, mais est profondément ancré dans ce que les jeunes Afghans eux-mêmes ont régulièrement soulevé dans nos enquêtes et nos publications au cours de ces cinq années, en particulier dans la dernière note d’orientation intitulée « Les conséquences de la prise de pouvoir par les talibans : une génération effacée » , où des jeunes de différentes provinces ont décrit comment ces dernières années leur ont donné le sentiment d’avoir été abandonnés, leurs espoirs et leurs opportunités ayant été anéantis. Les axes mentionnés ici opèrent à la fois individuellement et en synergie.
L'éducation : premier axe de l'abandon.
Le silence dont j’ai parlé au début s’est d’abord installé dans les salles de classe des filles et des jeunes femmes à travers tout le pays. En September 2021 septembre 2021, après la prise de pouvoir par les talibans, nous avons assisté à la réouverture des collèges pour garçons, mais les écoles pour filles (de 12 à 18 ans) sont restées fermées. Aujourd’hui, même après cinq ans, les responsables ne cessent de répéter la même phrase : « C’est temporaire ». Le March 23, 2022 23 mars 2022, le ministère de l’Éducation des talibans a annoncé la réouverture des écoles de filles. Ce matin-là, des milliers de filles en uniforme se sont rendues à pied à leur école, pour se voir refuser l’accès aux portes. Cette promesse non tenue a marqué l’officialisation de l’interdiction. En December 2022 décembre 2022, un nouveau décret a étendu les restrictions aux universités, empêchant ainsi les jeunes femmes d’accéder à l’enseignement supérieur et réduisant à néant deux décennies de progrès. August 2024 En août 2024, l’UNESCO a signalé que 1,4 million de filles étaient privées d’enseignement secondaire, le nombre total de filles privées de scolarité atteignant 2,5 millions. Aujourd’hui, plus de 1 000 jours se sont écoulés depuis la fermeture des établissements secondaires pour filles. L’Afghanistan reste le seul pays au monde à interdire aux filles de poursuivre leurs études au-delà du niveau primaire. L’éducation était le pilier grâce auquel la jeunesse afghane pouvait imaginer un pays différent ; aujourd’hui, sa fermeture revient à effacer délibérément cette possibilité.
L’emploi : le deuxième axe de l’abandon
Après les salles de classe, le silence s’est étendu aux lieux de travail des femmes. En septembre 2021, le ministère des Affaires féminines a été supprimé, mettant fin à la seule instance gouvernementale dédiée aux droits des femmes. Peu après, au cours des trois mois suivants, il a été interdit interdit aux femmes de voyager sur de longues distances sans tuteur masculin, ce qui a restreint leur capacité à travailler hors de leur domicile. Cela ne s’est pas arrêté là : en décember 2022, un nouveau décret a interdit aux femmes de travailler dans les ONG, paralysant ainsi l’acheminement de l’aide humanitaire, car les femmes en Afghanistan sont indispensables pour atteindre les bénéficiaires de sexe féminin. En avril 2023, avril 2023, les talibans ont étendu cette interdiction aux Afghanes employées par les Nations unies et, peu après, en juillet 2023, les salons de beauté, où travaillaient environ 60 000 femmes, ont été fermés dans tout le pays, supprimant ainsi l’un des derniers espaces de participation économique des femmes. Aujourd’hui, le taux d’emploi des femmes au sein du gouvernement est de 0%, à quelques exceptions près dans les secteurs de la santé et de l’enseignement primaire.
Participation citoyenne : le troisième axe de l’abandon
Pour les jeunes en Afghanistan, le silence qui a débuté le 15 août s’est désormais étendu à la sphère publique, fermant les espaces où leurs voix façonnaient autrefois la société. Dès janvier 2022, les talibans ont commencé à réprimer les rassemblements publics, et des dizaines de militants ont été arrêtés. Entre 2021–2023, plus de 80 % des femmes journalistes ont perdu leur emploi dans les médias, ce qui a entraîné la disparition des voix des jeunes dans les médias. Aujourd’hui, les instances politiques et les ministères afghans ne comptent plus aucune femme parmi leurs représentants. Pour la jeunesse afghane, les restrictions de déplacement et le manque de reconnaissance les empêchent de participer à des échanges, des conférences ou des plateformes de plaidoyer. Mais ce n’est pas là la seule tragédie, car il y a quelque chose de bien plus profond. Cela démantèle systématiquement les mécanismes mêmes grâce auxquels une génération apprend à se gouverner elle-même. Et lorsqu’on leur refuse cette capacité, ils ne sont pas simplement exclus de la politique, ils sont exclus de l’histoire.
L’engagement international : le quatrième axe de l’abandon
Le silence s’étend désormais bien au-delà des frontières de l’Afghanistan, privant les jeunes hommes et femmes du pays de toute solidarité internationale. Les délégations de jeunes venues de l’intérieur du pays, qui participaient autrefois aux forums des Nations unies et aux conférences mondiales, ne sont plus invitées, ce qui limite encore davantage la possibilité pour les militants et les étudiants de participer à des échanges internationaux, de bénéficier de bourses ou de prendre part à des événements de plaidoyer. Aujourd’hui, nous constatons que les dialogues régionaux, le processus de paix et les conférences mondiales concernant l’Afghanistan se poursuivent sans la présence significative de représentants de la jeunesse afghane, alors même que le pays compte l’une des populations les plus jeunes de la région. Une génération coupée du monde deviendra bientôt vulnérable aux forces qui prospèrent dans l’isolement, ce qui revient à semer les graines de l’instabilité qui, inévitablement, franchiront les frontières.
La voie à suivre
Au bout de cinq ans, presque rien n’a changé : l’éducation des filles reste interdite, les restrictions aux droits des femmes perdurent et la jeunesse afghane est toujours réduite au silence dans la vie publique. Pourtant, l’histoire n’excusera pas l’échec en invoquant l’ampleur des tâches. J’ai vu comment le monde extérieur parle de notre pays comme s’il s’agissait d’un cimetière, mais il oublie malheureusement que sous les décombres se cache une génération qui respire encore et qui attend. Le paradoxe évoqué dans cet article est que la plus grande ressource de l’Afghanistan est sa population la plus jeune, mais c’est précisément cette ressource qui a été abandonnée. Ainsi, le monde ne devrait pas se concentrer uniquement sur l’aide ou la diplomatie venues de l’extérieur. Je crois que le cycle de l’abandon ne fera que se reproduire sous de nouveaux noms et avec de nouveaux acteurs si, dans de tels contextes, le discours ne présente pas et ne reconnaît pas les jeunes comme les principaux acteurs en investissant dans des plateformes qui les relient, amplifient et diffusent leurs points de vue, et garantissent leur présence dans les dialogues régionaux et mondiaux. Pour nous, les jeunes qui avons grandi dans un pays submergé par les conflits et la guerre, la question ne devrait plus être de savoir si nous survivrons. Car nous survivrons. La question devrait être de savoir si le monde aura le courage de nous écouter.
Pour nous, l’abandon n’est jamais neutre. C’est un choix, et les choix, une fois faits, résonnent à travers les siècles. Je vois le choix qui s’offre au monde comme très simple : soit il reconnaîtra la jeunesse afghane comme les architectes de demain, soit il acceptera que demain se construise sans elle. Et l’Histoire n’a jamais pardonné à ceux qui ont abandonné ses bâtisseurs. Ne laissons pas le silence qui s’est propagé si vite ces dernières années résonner pendant des décennies pour la jeunesse afghane. « Voyageur », dit un proverbe espagnol, « il n’y a pas de chemins. Les chemins se font en marchant. »